Eléments d'explication.


Lorsqu'on prend la nouveauté comme mesure de la création, on la confond avec la qualité. Elle entre alors en contradiction avec elle-même en tentant d'assumer la permanence des critères. On croit que tout s’accélère pourtant il y a de plus en plus de simultanéité et de moins en moins de succession. Il n'y a plus de courant artistique dominant. Tout est là en même temps: toutes les œuvres en même temps et tout en même temps dans les œuvres. Ma peinture en témoigne: mixtes, hybrides, proliférations de figures incomplètes, superpositions, juxtapositions. La géométrie abstraite y oppose l'impassibilité de ses surfaces vides. Mais elle s'inscrit en retour dans cette diversité. Le vocabulaire abstrait devient un contenu figuratif de l'image en même temps qu'il l'oblitère.

Par elle-même une surface ne dit rien et n’est même pas perceptible. La surface n'est pas une matière, c'est une limite. La couleur n’est pas une matière, sinon d'une sensation; c’est une qualité. Seul ce qui s'y inscrit indique la surface, et aussi ses contours. Deux couleurs l'affirment mieux qu’une seule. Leur frontière les fixe au ras de la toile. Mais la géométrie ne se contente pas d'environner la figure; elle s'y oppose aussi en une lutte qui menace l'unité du tableau.
Ainsi mes Stimmungen réduisent leur espace matériel à la surface de la toile. Le dessin en pavage évite de différencier la forme et le fond. Leur frontalité est accentuée par les lignes verticales et horizontales. Mais ce formalisme vise autre chose. Mon propos n’est pas la géométrie; c’est la couleur, ses accords et ses effets. « Stimmung » est à la fois « l’état d’âme » , sa « tonalité», et l’« accord » musical. Il ne s'agit pas d'introspection mais de production; susciter des états d’âme par des accords de couleurs plutôt que les représenter; ces toiles ne représentent qu’elles mêmes. Exit le discours. Les accords de couleur opèrent comme la musique sur l’axe harmonique, dans la dimension spatiale de la simultanéité. Les stimmungen se situent donc à la jonction des deux disciplines sans concéder à un mélange des genres. Ils restent campés dans les spécificités de la peinture.

On dit l'art en manque de sens; en quoi mon inquiétude a cédé à l’insouciance. La géométrie et une figuration sans messages marquent toutes deux mon scepticisme envers le pouvoir des contenus manifestes. Après tout, la dramatisation actuelle de la demande de sens ne signifie peut-être pas qu'il en manque mais que l'art n'a plus à mettre en ordre un chaos naturel qui a désormais cédé au néant de la rationalité bureaucratique, de la « grisaille du concept ». Il est désormais privé de nécessité. Ce néant ne reflète que l'absurdité d'une raison sans projet. Mieux vaut donc faire sens de la ruine de tous les sens établis. La crise du sens en aura toujours assez. Ruiner toutes les interprétations avec le souci de bien trahir. Renoncer à recoudre, mais seulement à prendre conscience de la déchirure. Elle seule a du sens. Je ne cherche donc aucune réconciliation, aucune synthèse. Ma peinture se tient au contraire sur les lignes de rupture, les conjonctions entre des faits sans rapports préétablis, antérieurs à toute catégorie et qui se disent avec des «&».

Robin Thiodet
Né le 23 Juin 1961. Elève de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris.Titulaire d'une Maîtrise de Philosophie de l'art.
Enseigne les arts plastiques.  Vit et peint à Paris.

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